Le monde de James Matthew Barrie


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[Gerald Du Maurier as James Hook]

J. M. Barrie

[Dessin de Harry Furniss ]

prononça à Eton, en 1927, la veille du traditionnel match de cricket qui oppose Eton et Harrow, ce discours qui a pour finalité apparente de faire l'apologie de Hook, censé être un ancien élève de la prestigieuse école.

Dans ce discours, dont nous publions deux extraits significatifs, Barrie se plaît à nous dévoiler de manière entendue l'identité de Hook - ou, pour le moins, il lève un pan du mystère -, pour qui sait lire un peu entre les lignes... Ce qui ne l'empêche nullement de brouiller ici et là les cartes, comme si un fragment de Hook devait demeurer à jamais dans l'ombre. Savez-vous, par exemple, que James Hook fut un grand musicien ?*

Fidèle à ses habitudes, Barrie s'approprie d'une manière à nulle autre semblable le réel-réel (les traditions d'Eton, son "folklore" si j'ose dire) pour servir sa fiction et lui donner une épaisseur de vraisemblance, dont le lecteur se délectera en mordant dedans, pour mieux avaler la tragique et secrète histoire de Hook, gentleman et pirate.

A SUIVRE...

M. Jasparin m’écrit que, cette nuit-là, il marchait en direction du Club sur Keate’s Lane, en provenance de son logement à Windsor (qu’il avait meublé exactement comme une chambre d’Eton, avec la photographie d’un chasseur tombant dans une rivière, un lit pliant et un carton à chapeau pour les furtives dissimulations de charbon). Il était d’une humeur déprimée parce que l’heure de la fermeture (1) était passée et qu’il avait encore, hélas, le droit d’être en liberté (2). Je vais essayer de citer ses propres mots. « La rue, écrivit-il, semblait désertée, mais comme j’approchais du passage qui conduisait aux locaux de la Société d’Eton, j’étais conscient d’une silhouette qui se découpait dans l’ombre, assise sans bouger sur le mur du Collège, le mur bas sur lequel personne n’a le droit de s’asseoir, sauf les membres de la Pop (3). En une fraction de seconde, aussi incroyable que cela puisse paraître, je sus que j’étais en présence de James Hook. Je ne l’avais jamais vu en chair et en os – et en effet je sais maintenant que le terme chair n’est pas un terme idoine pour désigner sa demeure terrestre. Il était habillé d’une façon moderne avec l’incomparable costume des membres de la Pop et portait un chapeau haut-de-forme duquel ses longues boucles (si peu étoniennes, mais je suppose qu’il devait prendre en considération son équipage) tombaient comme des chandelles noircies sur le point de fondre. Il se peut que vous pensiez que je le reconnus à ses boucles, mais ce ne fut pas le cas. Au lieu d’une main, un crochet de fer dépassait de la manche de son bras droit, mais ce n’est même pas à cela que je le reconnus. Son visage était d’une nuance sur laquelle le sang de la couleur censée exsuder de lui quand il était en conflit n’aurait pas été remarquable.(5) Je regrette de dire que je ne l’ai pas vu, en fait, saigner. Tous ces détails, je les ai rassemblés plus tard, par corroboration, mais je le reconnus d’emblée comme étant Hook par son extraordinaire touche de noblesse oblige (4) . Je ne veux pas seulement dire qu’Eton était inscrit sur toute sa personne. Il y avait quelque chose de plus que ça, comme si (puis-je me risquer à le dire ?) deux Étoniens avaient été assemblés en un seul par les dieux magnanimes. En un mot, l’homme le plus séduisant que j’aie jamais vu, bien qu’il fût en même temps, peut-être, un être légèrement dégoûtant. La lune, continue M. Jasparin, s’arrêta pendant un instant – ce qui me semble être souvent le cas au-dessus d’Eton -, comme si elle attendait quelque singulier prodige. Du passage, je regardai le Solitaire et jamais je n’avais pu concevoir un Colosse aussi rabougri. Il était mélancoliquement évident qu’il fixait, de ses yeux attentifs, à travers l’obscurité de son présent, l’innocence de son passé ; du point de vue du monstre qu’il était devenu sur les Caraïbes, il entrevoyait la personne qu’il avait été à Eton. La force de cette vision était augmentée par les larmes qui rampaient salement le long de son visage. Pendant que je me demandais si je devais me retirer, un agent de police en provenance du Collège s’approcha de nous et je vis le crochet s’élever comme s’il s’apprêtait à s’offrir un divertissement terrible. Je m’écriais presque, mais mes peurs montrent combien nous en savons peu, même moi qui avait lampé une dose excessive de Parnasse, sur le bois dont sont faites nos personnes - y compris les pirates. L’agent de police dirigea le faisceau de sa lanterne sur lui et cet étrange dialogue eut lieu. “Êtes-vous un membre de la Pop, Monsieur?” demanda l’agent de police d’une voix enrouée, car il savait que chaque pierre du mur écoutait la conversation. Le Solitaire n’abaissa pas seulement son crochet, mais – aussi choquant que cela soit à raconter – il le cacha derrière son dos. Après un terrible débat avec sa conscience, il répondit : “Non.” C’est ce qu’il dit. Un membre de la Pop est toujours un membre de la Pop, mais par égard pour l’honneur de la Société d’Eton, il renia son noble lien avec elle. “Dans ce cas, vous n’avez aucun droit de vous asseoir sur ce mur ! ” fut la réplique de l’agent de police. “ Allez-vous-en ! ” Chaque pierre du mur disait : “ Allez-vous-en ! ” Le Solitaire avait simplement à pourfendre du bras gauche le type, mais par égard pour l’honneur du Collège, il s’éloigna humblement du mur – son mur. “Êtes-vous un O.E. (6) ? ” demanda l’agent de police. “Non ! ” répondit Jas. Hook. Il fut bien le premier Old Etonian à se défendre de cette mise en accusation. Mais c’était bien là la seule chose qu’il pût faire pour l’honneur de l’école. Il s’était éloigné furtivement, quand M. Jasparin, à qui je dois des remerciements, fut de nouveau capable de contempler le monde. Mais James fut encore aperçu, plus tard, cette nuit-là, par d’autres personnes avec qui j’ai discuté.


["Hook" et "Wendy" dans une autre pièce de J. M. Barrie. Le regard de Gerald Du Maurier est saisissant, ne trouvez-vous pas ? ]

Le décès de Hook a dû se produire peu de temps après sa dernière visite à Eton. Je ne peux rien trouver sauf les plus dépouillées des allusions dans les journaux de cette époque, peut-être parce que les rubriques nécrologiques commencent invariablement par ces mots : « Nous avons le regret de vous annoncer… » et je crois bien que personne n’était enclin à dire de même quant au départ de James. On craignit le pire quand il cessa d’envoyer ses salutations à l’école, formulées en latin, selon son habitude, le 4 juin. Peu à peu, il fut de notoriété publique qu’un petit garçon (7)– son implacable ennemi – avait rayé Hook de la liste de l’Humanité. Il avait toujours détesté les enfants et les petites brutes insensibles lui réglèrent son compte à la fin. Ce petit était la seule personne dont la tante de James ne pouvait parler avec charité. Elle maintint toujours qu’une fois qu’il s’était assuré la possession du bateau, il avait revêtu les habits de son neveu (taillés à ses mensurations par cette femelle (8)

[Hilda Trevelyan as Wendy - cliquez sur la photographie pour l'agrandir. Crédit : adorable don d'Andrew Birkin à notre site]

peu recommandable qui traînait avec lui), et avec un crochet dans sa main et un porte-cigare dans sa bouche, il se pavanait sur le pont, usant d’un langage scandaleux. Pénible image de celui qui avait vaincu James et dont j’ai le désagréable sentiment qu’elle peut refléter la vérité. Plus tard, d’un tripot à Manaus, arriva une collection hétéroclite qui comprenait le magot de Hook et d’autres trésors, l’accumulation d’une vie de labeur. Ils étaient enveloppés dans une chemise et on y trouva des sacs de doublons et des nœuds en forme de huit, un haut-de-forme cabossé avec des coulées noires de chandelle collées dessus et une flûte – on a dit qu’il était un grand musicien. Il y avait aussi le livre de bord du bateau, qui recélait de nombreux cris du cœur - disant qu’il était seul parmi des compagnons incultes - et l’affirmation que la renommée était vaine. Il ne serait pas sans intérêt, pour certains d’entre vous qui pourraient se trouver en ce lieu, de lire dans son journal de bord la comparaison qu’il dessine entre son existence et celle de son ancien fag (9), écrit à la manière de Plutarque. Dans cette comparaison, il avoue qu’ils ont atteint leur distinction par des voies différentes et discute de ce qui aurait pu advenir à l’école et au bateau si lui et cet autre avaient échangé leur place. Avec leurs inflexions tristes, ces notes dans son journal de bord ne sont pas exemptes de la couleur mélancolique des Grecs dans leur plus grande période. Comparez, par exemple, un des plus nobles passages de Sophocle avec cette ligne terrible : "Il eût mieux valu, peut-être, pour Hook de ne point être né."

(1) L’Heure de la Fermeture, qui prend diverses formes, est toujours présente dans les histoires de Sir J. M. Barrie.
(2) Il aurait aimé être soumis à des horaires, comme les Étoniens.
(3) Société des membres influents d'Eton.
(4) En français dans le texte.
(5) Hook saigne jaune...
(6) Old Etonian, un ancien Etonien.
(7) Peter Pan !
(8) Wendy...
(9) Argot des écoliers. A Eton, celui qui avait pour larbin un écolier plus jeune que lui. La pratique fut abolie dans les années 1970.

* Il exista réellement un James Hook musicien...

Extraits de "Hook at Eton" - traduction française inédite de Céline-Albin Faivre et de James Mall. Ne pas reproduire. Texte enregistré à la SGL. Version intégrale et annotée à paraître.

[Cliquez sur l'image pour l'obtenir en très grand format.]

Vous pouvez contempler des photographies anciennes d'Eton ici.