Le monde de James Matthew Barrie


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Il s'agit d'un conte d'hiver, comme le dit l'auteur, en exergue.
Conte d'hiver mais aussi conte de Noël, dans la tradition dickensienne. L’autre hommage rendu est contenu dans le titre, puisqu’il s’agit de Shakespeare.

Barrie use de l’histoire écossaise en guise d’arrière-plan et ce conte rappellera par certains aspects The Merry Men de Stevenson. Une histoire à lire au coin du feu, lorsqu'il crépite, et que le vent hante la nuit. Une histoire de fantômes, les Etrangers, tels qu'ils sont nommés dans le texte. C'était un cadeau de Barrie aux lecteurs du Times. L'histoire ne fut publiée en volume que secondairement, suite à la demande des lecteurs - ce n'était pas prévu. Elle a vu le jour dans le journal la veille de Noël. C'est la dernière histoire écrite par Barrie, à l'âge de 72 ans. Il lui restait 5 ans à vivre. On sent le souffle raccourci de l'auteur. Ce n'est pas un texte parfait, mais il n'en est que plus beau. Et la fin est poignante. Barrie est si étrange... enfin, je suppose qu'il semble ainsi à ceux qui ne lui sont pas familiers.
Denis Mackail écrivit ceci au sujet de cette longue nouvelle :

"S’il l’avait voulu, Adieu miss Julie Logan aurait pu devenir aisément un autre roman. Mais il ne le permit pas. L’histoire avait sa propre temporalité. Probablement, cette histoire apparaît quelquefois comme la plus lente jamais écrite. Mais il la contemplait et savait qu’il ne s’agissait là que d’une illusion. Car, désormais, il connaissait tous les secrets de la concision, sans omettre le secret qui permet de s’attarder et de garder le cap, de demeurer
dans la droite ligne. Et, de plus, il ne voulait pas écrire un roman. Il souhaitait raconter cette histoire exactement de la manière dont elle appelait elle-même son récit. Peut-être existait-il une autre façon. Peut-être pas. Il ne pensait pas aux éditeurs, ni aux correcteurs ni même aux lecteurs, demeurant à l’écart de tout ce qui ressemblait peu ou prou à une attitude ordinairement professionnelle. Il était autant soumis à la magie que son héros. Il était le héros, alors il écrivit et écrivit… Le temps et l’espace n’existaient plus quand
il glissa hors de sa soixantaine, puis dans les gorges qui surplombaient Kirriemuir. (…)
Il a offert cette histoire, sans exiger le moindre paiement, au Times, un périodique qui ne publie jamais de fiction. Mais c’était le premier quotidien en langue anglaise. (…) Il fut prévu, dans un secret plus grand que jamais, qu’Adieu Miss Julie Logan serait publié sous la forme d’un supplément avec l’édition de la veille de Noël : un cadeau pour les lecteurs du Times. Une surprise - bien qu’il y eut des annonces au fur et à mesure qu’approchait la date– afin de retenir l’attention d’une large audience. Peut-être la meilleure vitrine au monde pour une histoire. Mais une boutique ouverte une seule fois. Il y avait donc peu de raisons de payer l’auteur, en aurait-il manifesté la demande. (…) une grande quantité de gens qui, soit n’avaient pas pris le supplément, soit avaient été préoccupés par d’autres choses liées à la période de Noël, ont écrit afin de demander une copie de ce texte. Tant et si bien qu’il fut décidé de le retirer sous une forme particulière au prix d’un shilling. Le public alors rechigna à ce prix ou pensa qu’un livret de huit pages, mesurant dix-huit pouces et demi sur douze, serait plutôt un désagrément dans la maison et, en tout cas, semblait presque faire autant marche arrière qu’il avait été empressé quelques jours auparavant.
Pendant ce temps, Messieurs Hodder et Stoughton furent autorisés à publier ce texte (…) ce ne fut rien de moins qu’un best-seller. (…) Barrie avait désormais écrit son dernier livre."

Premières lignes :

"Nous sommes le premier jour de décembre de l’année 186... ; je pense qu’il est prudent de ne point s’approcher plus avant de la date, au cas où ce que je suis présentement en train d’écrire ne prenne une tournure fâcheuse ou bien ne tombe entre d’inquisitrices mains. Je n’ai pas besoin d’être autant sur mes gardes en ce qui concerne le climat actuel. C’est une nuit de bourrasques inattendues ; il y a une demi-heure, elles ont projeté devant moi les battants de ma fenêtre. Elles sont venues jouer de la cornemuse de pièce en pièce, criant comme ces officiers de loi qui cherchent à appréhender et à délivrer la justice à quelque ministre scots, assis ici, prêts à mettre en accusation toutes les apparitions et les sorcières. Il y a eu une nouvelle bourrasque tout à l’heure. Je crois que, ce soir, je pourrais prendre au piège et rassembler en un seul endroit ces vents qui ont répondu à mon invitation et qui traversent le presbytère. Puis, courant de porte en porte, les ouvrant et les fermant tour à tour, je deviendrais alors le chef d’orchestre d’un ensemble plutôt sinistre.
J’essaie de commencer la première page du Journal que les Anglais m’ont mis au défi d’écrire. Il n’y a aucune raison de le débuter ce soir, car pour le moment pas un flocon n’est tombé sur mon premier hiver dans le glen. Ce Journal est supposé être un récit de ma vie ici pendant les semaines (on m’a dit qu’il pouvait être question de mois) où le glen est « fermé à double tour », entendant par là qu’il est possible qu’une fois enroulée dans la neige la personne prise au piège ici ne puisse plus en sortir… Alors, si l’on se réfère aux histoires qui rampent, telles des brumes parmi nos collines où les Anglais ont dû les ramasser , des formes appelées « Étrangers » se promèneraient. Vous cheminez parmi l’étrange, sans le savoir, et vous marchez et parlez avec ces spectres, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’à ce que, peut-être, ils vous jouent de sales tours…"

Trad. C.-A.F.