Il s'agit d'un conte d'hiver, comme le dit
l'auteur, en exergue.
Conte d'hiver mais aussi conte de Noël, dans la tradition
dickensienne. L’autre hommage rendu est contenu dans le
titre, puisqu’il s’agit de Shakespeare.

Barrie use de l’histoire écossaise
en guise d’arrière-plan et ce conte rappellera par
certains aspects The Merry Men de Stevenson. Une histoire
à lire au coin du feu, lorsqu'il crépite, et que
le vent hante la nuit. Une histoire de fantômes, les Etrangers,
tels qu'ils sont nommés dans le texte. C'était un
cadeau de Barrie aux lecteurs du Times. L'histoire ne
fut publiée en volume que secondairement, suite à
la demande des lecteurs - ce n'était pas prévu.
Elle a vu le jour dans le journal la veille de Noël. C'est
la dernière histoire écrite par Barrie, à
l'âge de 72 ans. Il lui restait 5 ans à vivre. On
sent le souffle raccourci de l'auteur. Ce n'est pas un texte parfait,
mais il n'en est que plus beau. Et la fin est poignante. Barrie
est si étrange... enfin, je suppose qu'il semble ainsi
à ceux qui ne lui sont pas familiers.
Denis Mackail écrivit ceci au sujet de cette longue nouvelle
:
"S’il l’avait voulu,
Adieu miss Julie Logan aurait pu devenir aisément
un autre roman. Mais il ne le permit pas. L’histoire avait
sa propre temporalité. Probablement, cette histoire apparaît
quelquefois comme la plus lente jamais écrite. Mais il
la contemplait et savait qu’il ne s’agissait là
que d’une illusion. Car, désormais, il connaissait
tous les secrets de la concision, sans omettre le secret qui permet
de s’attarder et de garder le cap, de demeurer
dans la droite ligne. Et, de plus, il ne voulait pas écrire
un roman. Il souhaitait raconter cette histoire exactement de
la manière dont elle appelait elle-même son récit.
Peut-être existait-il une autre façon. Peut-être
pas. Il ne pensait pas aux éditeurs, ni aux correcteurs
ni même aux lecteurs, demeurant à l’écart
de tout ce qui ressemblait peu ou prou à une attitude ordinairement
professionnelle. Il était autant soumis à la magie
que son héros. Il était le héros, alors il
écrivit et écrivit… Le temps et l’espace
n’existaient plus quand
il glissa hors de sa soixantaine, puis dans les gorges qui surplombaient
Kirriemuir. (…)
Il a offert cette histoire, sans exiger le moindre paiement, au
Times, un périodique qui ne publie jamais de fiction.
Mais c’était le premier quotidien en langue anglaise.
(…) Il fut prévu, dans un secret plus grand que jamais,
qu’Adieu Miss Julie Logan serait publié
sous la forme d’un supplément avec l’édition
de la veille de Noël : un cadeau pour les lecteurs du Times.
Une surprise - bien qu’il y eut des annonces au fur et à
mesure qu’approchait la date– afin de retenir l’attention
d’une large audience. Peut-être la meilleure vitrine
au monde pour une histoire. Mais une boutique ouverte une seule
fois. Il y avait donc peu de raisons de payer l’auteur,
en aurait-il manifesté la demande. (…) une grande
quantité de gens qui, soit n’avaient pas pris le
supplément, soit avaient été préoccupés
par d’autres choses liées à la période
de Noël, ont écrit afin de demander une copie de ce
texte. Tant et si bien qu’il fut décidé de
le retirer sous une forme particulière au prix d’un
shilling. Le public alors rechigna à ce prix ou pensa qu’un
livret de huit pages, mesurant dix-huit pouces et demi sur douze,
serait plutôt un désagrément dans la maison
et, en tout cas, semblait presque faire autant marche arrière
qu’il avait été empressé quelques jours
auparavant.
Pendant ce temps, Messieurs Hodder et Stoughton furent autorisés
à publier ce texte (…) ce ne fut rien de moins qu’un
best-seller. (…) Barrie avait désormais écrit
son dernier livre."
Premières lignes :
Le 1er décembre
186...
Il est plus prudent
de s’arrêter ici et de ne point dévoiler
davantage la date, de crainte que mon propos ne prenne fâcheuse
tournure ou bien ne tombe entre des mains par trop inquisitrices.
Il ne me semble pas nécessaire d’être autant
sur mes gardes en ce qui concerne le temps qu’il fait.
C’est une nuit de bourrasques ; il y a une demi-heure,
ces vents imprévus ont violemment poussé les battants
de ma fenêtre et elle s’est ouverte. Ils ont traversé
chaque pièce afin d’y jouer de la cornemuse : ils
criaient à la manière de ces officiers de loi
qui cherchent à appréhender certain intrépide
ministre scots - celui-là même qui est assis ici
et se tient prêt à mettre en accusation apparitions
et sorcières – pour le livrer à la justice.
Une autre bourrasque est passée il y a quelques instants.
Ce soir, il me semble presque possible de prendre au piège
tous ces vents et de rassembler en un seul et même endroit
ces invités qui traversent le presbytère ; puis,
je courrais de porte en porte, pour les ouvrir et les refermer
tour à tour, et je deviendrais alors le chef d’orchestre
d’un ensemble plutôt sinistre.
J’essaie de m’atteler au Journal que les Anglais
m’ont mis au défi d’écrire. Il n’y
a aucune raison de le débuter ce soir, car pour le moment
pas un flocon n’est tombé sur mon premier hiver
dans le glen. Ce Journal est censé être le récit
de ma vie ici pendant les semaines (on m’a dit qu’il
pouvait même être question de mois) où le
glen est « barré » - ce mot signifie la possibilité
que la personne prise au piège demeure prisonnière…
Ainsi, si l’on accorde quelque crédit à
ces histoires qui rampent, à la manière des brumes,
parmi nos collines où les Anglais ont dû les ramasser
– il existerait des formes nommées « les
Étrangers ». Vous « cheminez parmi l’étrange
», sans le savoir, et vous vous adressez à ces
spectres et vous vous promenez en leur compagnie, dans l’idée
qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’à
ce que, peut-être, ils vous jouent de sales tours…
Trad. C.-A.F.
|