Le monde de James Matthew Barrie


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(Frontispice de l'édition originale)

Barrie a écrit un très beau livre sur sa mère, Margaret Ogilvy. [Il était habituel pour les femmes écossaises de conserver leur nom de jeune fille.]
Je pense qu'il est impossible de comprendre cet auteur sans avoir lu ce livre, parce que J.M. Barrie y révèle la part la plus intime de lui. Il y narre son enfance, le rapport aux histoires que lui lisait sa mère, sa vie en Ecosse, et la mort de cette femme, qui a modelé son rapport avec toutes les autres femmes et... avec la fiction. Tout est contenu en germe dans ce livre-ci.
On y trouve cette phrase extraordinaire, que je m'emploierai à éclaircir dans le futur : "(...) rien de véritablement important ne se produit après l'âge de douze ans (...)" (1)
Douze ans, c'est le début de la puberté mais aussi environ l'âge auquel son frère David est mort.
Je partage cette opinion, si je me réfère à mon existence : les goûts et les humeurs sont déjà figés et n'évolueront guère par la suite. Tout ne sera au fond qu'extrapolation de l'enfance, qui est le sédiment sur lequel s'appuie l'homme.

Les dernières lignes de ce livre magnifique referment une part morte de Barrie, mais qui continuera à irriguer son existence d'adulte :


"Et, maintenant, je demeure seul, privé d’elles, mais j’ai foi en ma mémoire qui, toujours, me ramènera à ces jours heureux, non point afin d’entamer une course folle à travers eux, mais pour flâner, ici et là, de même que ma mère se promène à travers mes livres. Et, si je vis jusqu’au moment où l’âge doit mettre en veilleuse mon esprit et que le passé resurgit soudain pour balayer la route déserte du présent comme le font les ombres de la nuit, ce ne sera pas, je le crois, ma jeunesse que je verrai mais la sienne. Je ne verrai pas un petit garçon qui se cramponne aux jupes de sa mère, en s’écriant : « Attendez que je sois un homme et vous reposerez sur un lit de plumes ! », mais une petite fille en robe magenta et en tablier blanc, qui s’avance vers moi à travers les vastes prairies, et qui porte en fredonnant le repas à son père dans un pichet."

Extrait du chapitre X de Margaret Ogilvy (traduit par mes soins) :

"Depuis des années, je m’efforçais de me préparer à la mort de ma mère, essayant de me figurer comment elle mourrait et de me représenter mes sentiments quand elle serait morte. Je savais bien à cette époque-là que ce genre de représentations étaient vaines ; mais je suis convaincu qu’il n’y entrait aucun sentiment morbide. J’espérais que je serais avec elle à la fin, non pas pour lui réclamer son dernier regard, mais pour tenir la place de celui dont elle ne détournerait le regard que pour contempler sa préférée ; ce ne serait pas mon bras mais celui de ma sœur qui l’enlacerait quand elle mourrait, ce ne serait pas ma main mais celle de ma sœur qui lui fermerait les yeux. Je savais que je risquais d’arriver trop tard ; je me voyais pénétrer dans une maison où il n’y aurait personne pour m’accueillir, et monter le vieil escalier jusqu’à la chambre familière. Mais ce que je n’avais pas imaginé fut précisément ce qui advint. Il ne m'était pas venu à l'esprit que, lorsque je gravirais cet escalier, je n’entrerais pas dans la chambre qui abriterait le dernier sommeil de ma mère, mais d’abord dans une autre chambre pour y tomber à genoux.
L'hymne favori de ma mère, connu dans notre famille comme étant celui de David, parce que ce fut le dernier qu'il apprit par cœur, fut aussi la dernière chose qu’elle lut :


Crains-tu que son pouvoir ne vienne à faillir
Lorsque sonnera ton heure fatidique ?
Et un bras créateur peut-il
Devenir las ou pourrir ?


J’entendis sa voix gagner en vigueur à mesure qu’elle lisait, je vis son visage timide prendre du courage ; mais, à l’aube, quand sonna mon heure fatidique – hélas, pour moi ! –, j’eus peur."


(1) "Je me suis arrêté à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence [vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans notre société décadente], ayant atteint en quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de la catastrophe pubertaire." (Michel Tournier, Le roi des Aulnes)

 

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NOTE D'INTENTION :

Les mères chantent souvent des berceuses à leurs enfants pour les endormir. À leur instar, J. M. Barrie en a écrit une, mais d'un genre différent : un chant pour la mort de sa mère, redevenue peu à peu, sous la lumière de son regard mélancolique, une petite fille. En effet, Margaret Ogilvy est une berceuse de mort, tendre et cruelle, pour une mère qui ne l'était pas moins. Il s'agit également d'un livre dont la complexité ne se révèle pas nécessairement entière à la première lecture.
Le style simple et pur de Barrie produit les effets d'un Pepper's Ghost : nous sommes les spectateurs d'une illusion, qui prend à témoin le réel pour que la fiction lui rende raison. Le moindre des prodiges de Margaret Ogilvy, par le fait de l’histoire dite, serait de permettre à l'auteur de se donner en quelque sorte naissance et de devenir son propre parent. En mêlant ses souvenirs à ceux qu'il dérobe aux autres, pour les faire siens, pour habiller sa mémoire - qui s'étend alors de part et d'autre de sa naissance -, l'auteur et le narrateur se confondent sans que l'on sache qui est l'ombre de l'autre. Puis, les années fusionnent dans le creuset de l'éternelle maternité et Barrie devient acteur d’un monde où il n’existait pas encore. De temps, il n'est question que de cela, comme chez Proust, mais le temps de Barrie est troublant, car il donne le sentiment et la sensation d’être une bande de Moebius.
Si « rien de ce qui advient après douze ans n’a réellement d’importance », ainsi que nous le dit J. M. Barrie dans cette miniature à la gloire de la Mère, c'est peut-être parce que les adultes, en ayant la conscience faite, perdent la vue. Comme dans les rêves ou les jeux de l’enfance, le plus évident en littérature est ce qui cache la vérité impossible à dire sans danger pour celui qui l'énonce et pour celui qui l’entend : « La féroce joie d’aimer trop est une terrible chose. »
Des contes de fées, en général, on ne retient fréquemment que la conclusion, généreuse avec les nobles héros de l'histoire ; J. M. Barrie, lui, a toujours su qu'une sorcière se cache souvent dans un petit pli de la fée et que la faute morale est la larme batavique de toutes les histoires, depuis que les petits garçons savent en inventer. Les mères, chez Barrie, sont toujours des fées et (ou) des sorcières.
« La Marraine Fée conçue comme la Mère Morte. » ; cette idée s'applique particulièrement ici à la mère du conteur. Le narrateur de Margaret Ogilvy est un frère d'âme de Cordelia (le personnage shakespearien préféré de Barrie) et sa mère semble étrangement appartenir à la liste des Rois sans pouvoir, comme Lear.
Tout débuta par l’arrivée des chaises, par une histoire de meubles, par un conte de lit et de chaises, et tout s'acheva peut-être par la complainte d'une robe de baptême. Le lit et les chaises sont un symbole destiné à figurer les gens qui se tiennent à genoux, qui n'ont pas la force de demeurer debout, des êtres faibles ou fragiles.
Le livre est construit comme un ruban dont les deux extrémités représentent une naissance (celle du narrateur) et une mort (la dame de ses pensées, sa mère). Une histoire d'amour et de haine qui lie un nouveau-né et une nouvelle-morte. La mère est la figure centrale, la reine d’un royaume nommé Maternité. C’est l’histoire de la vie, mais surtout de la mort, d’une mère ; c'est le récit d'une mort qui permet à un fils de vivre. Ce que Barthes exprime quant au père racinien pourrait tout aussi bien convenir à Margaret Ogilvy : c’est une idée étrange et sublime que, parfois, les pères sont des mères... Quand le père (à savoir la loi et le passé) est absent, la machine à vivre se détraque mais, quelquefois, cela met également en marche la machine à tisser les histoires. Le narrateur / fils doit remplacer le père - et le frère figé dans la perfection d'un possible jamais versé en réel, puisqu’il est mort dans les vertes années -, afin que la mère l'aime. Si la violence refoulée n'empêche pas la tendresse, l'amour pur comme la violence pure n'est pas possible ; mais les deux existent, ce qui donne la tension à ce livre simple, beau et vrai comme l'adieu que l'on donne à son premier songe, celui de l'amour parfait. L'amour d'une mère.
L'originalité de cette royauté maternelle tient au fait que la figure centrale est faible et malade ; elle règne de son lit. N'est-ce point l'histoire de sa mort, après tout ? Son visage n'est jamais aussi doux que lorsque la mort la borde dans ce lit. Le pouvoir de Margaret ne vient pas de sa force, mais de l'amour qu'elle reçoit. À mesure que son pouvoir physique diminue, son pouvoir spirituel augmente. Une image chrétienne se dessine entre les lignes : l'infini pouvoir d'un dieu mort fondé sur l'amour infini de ceux qui l’adorent. Un personnage, en particulier, fait des efforts héroïques pour renforcer le pouvoir de cette reine : le narrateur. Par l'écriture, il lui donne au sens propre un pouvoir réel ; en écrivant des histoires et sa propre légende, il crée une fiction magique qui lui apportera le confort financier et le pouvoir fictionnel. Il lui laisse penser que son pouvoir est le sien et non celui qu'il lui prête. Il crée sa propre mère. Ce livre-monument élevé à la gloire d'une femme telle qu'il l'a imaginée la transfigure.
La mort réelle de sa mère lui permet de créer un personnage qu'il va enfermer dans un livre. Même si, après sa mort, le personnage étendra à jamais son pouvoir sur lui, l'auteur l'a bel et bien tuée en disposant d'elle de la sorte. « J'oublie les gens après que je les ai tués », nous dit un autre personnage de Barrie et, probablement, Barrie lui-même... Sous le contenu manifeste, un bouquet de tendresses odorantes, repose la violence, la vengeance d'un fils contre sa mère qui ne l'a pas réellement aimé pour ce qu'il était. C'est alors que le livre devient également un monument assez extraordinaire élevé à la culpabilité éternelle d'un fils (de tous les fils ?). Le narrateur est motivé, depuis la première heure, par un sens de l'inadéquation, par son incapacité à être un fils « assez bon » pour sa mère. Il ne peut même pas demeurer à ses côtés. Comme le père, il doit être séparé d'elle pour l'aimer. Barrie nous livre une vérité qui filtre à travers les interstices de la page de ce livre-linceul, si beau qu'il masque fort bien cette autre vérité, plus profonde et universelle, qui témoigne des rapports entre les enfants et les parents. Trahir pour grandir. Tuer pour vivre.
Le fantôme n’est bien souvent qu’une sépulture que l’autre, bien ou mal aimé, a trouvée dans l’esprit et le cœur des vivants, de certains vivants, ceux-là même qui, peut-être, sont plus sensibles à ce que bien d’autres ne peuvent considérer, même si le désir leur en venait à l’esprit, à moins de procéder à l’effraction de leur cœur, parce que jamais ils ne le ressentent. En lisant ce livre, certains lecteurs iront certainement à la rencontre de leurs propres fantômes. Et les mères sont des fantômes assez redoutables...

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EXTRAIT :

Chapitre I – Où il est dit comment son doux visage vint à ma mère

"Le jour de ma naissance, nous achetâmes six chaises foncées de crin ; ce fut un événement d’importance à l’échelle de notre petite maison, cela constituait la première grande victoire dans la longue campagne domestique d’une femme ; les heures de travail qu’elles représentaient, le billet d’une livre et les quelque trente-trois pence qu’elles avaient coûté, l’anxiété au sujet de leur achat, leur belle ordonnance dans la chambre Ouest, l’air exagérément détaché de mon père quand il les avait ramenées à la maison (mais son visage était pâle) – j’ai si souvent entendu ce récit depuis lors, j’ai participé à tant de triomphes de la sorte, petit garçon et plus tard lorsque je fus un homme, que l’arrivée des chaises me semble être l’un de mes propres souvenirs, comme si, le jour même, j’avais bondi hors du lit et couru les admirer. Je suis certain que ma mère se consumait de l'impatience d'aller les voir bien avant que ses jambes ne fussent capables de la porter. Dès l'instant où on la laissa seule avec moi, on la retrouva pieds nus dans la chambre Ouest en train de prodiguer des soins à une éraflure (qu’elle avait été la première à déceler) sur l’une des chaises, prendre place dans des poses royales sur chacune d’elles, ou encore faire mine de quitter la pièce et rouvrir soudainement la porte, pour les prendre toutes les six par surprise. Alors, il me semble qu’un châle avait été jeté sur elle (il m’est étrange de penser que ce n’était pas moi qui m’étais précipité vers elle avec ce châle) et qu’elle avait été reconduite au lit sous bonne escorte ; on lui rappela sa promesse de ne pas bouger ; à cela, elle répondit probablement qu’elle s’était absentée, certes, mais si peu de temps que l’on pouvait donc en conclure qu’elle n’avait pas du tout quitté son lit ! Ainsi je n’eus pas à attendre pour qu’un petit trait de sa personnalité me fût révélé : je me demande si j’en eus conscience. Je m’interroge encore. Les voisins rendaient visite au garçon et aux chaises. Était-elle sincère avec moi en affirmant qu’ils étaient nos semblables ou bien vis-je clair en elle dès le premier instant ? En effet, elle était si transparente… Quand elle fit mine de s’accorder avec eux sur le fait qu’il m’était impossible de recevoir une éducation supérieure, me laissais-je abuser ou bien étais-je déjà conscient de la nature des ambitions ardentes abritées par ce visage aimé ? Lorsqu’ils parlèrent des chaises comme d’un but rapidement atteint, étais-je si novice dans l’art de lire en elle que ses lèvres timides dussent effectivement prononcer ces mots : «Et ce n’est qu’un début ! » ? Et, quand nous fûmes laissés seuls en tête à tête, ai-je ri des grandes choses qui agitaient son esprit ou bien dut-elle d’abord m’en informer dans un murmure ? L’ai-je ensuite enlacée, en lui disant que je l’aiderais dans ses projets ? Il en fut ainsi pendant si longtemps qu’il me paraît étrange qu’il n’en ait pas été de même dès le commencement."

(Traduction : Céline-Albin Faivre - Tous droits réservés)

 

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J'en discutais avec mon ami Robert. Je lui disais à quel point j'étais convaincue de l'influence néfaste de Margaret Ogilvy sur son fils, James Matthew Barrie.
Et voici ce qu'Andrew Birkin publia ce jour-là sur le forum ANON...
Je traduis ses paroles en couleur. Le reste de la traduction est celle qui se rapporte aux écrits du biographe de Barrie.

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Le passage suivant, extrait du manuscrit original de la biographie de Denis Mackail, en date de 1941, pourrait être d’intérêt. Il a été censuré par Cynthia Asquith avec un crayon rouge. Les mots : « Détruisez ceci ! » barraient le passage. Voir la page 212, troisième paragraphe, dans la biographie de Mackail, pour comparer les deux versions.


« Jane Ann [la sœur de Barrie] avait quarante-six ans [en 1893]. Toujours aussi dévouée, se sacrifiant comme de coutume. Simple, déjà vieille, mais ayant surmonté le risque de développer la complexion vaniteuse de sa mère. Elle vivait dans le secret de son existence intérieure, qui était si malheureuse et pénible (il n’est plus besoin de le cacher plus longtemps), car elle n’était pas le seul membre de la famille à céder à cette tentation mortelle. Il y avait, en effet, deux démons qui guettaient les enfants de Margaret Ogilvy : la mélancolie et la boisson. Seul le plus fort d’entre eux pouvait résister aux deux forces. Jane
Ann, par l’exemple qu’elle avait sous les yeux et par la prévention qu’elle avait conçue contre l’un d’entre eux, s’était battue et avait remporté le combat. Mais, voilà, il semblait maintenant que cette victoire avait laissé une voie à l’autre démon. Son frère savait. De même qu’il était au courant de tous les incidents se produisant par ailleurs. Il me fit part qu’il devait prendre garde à ne pas succomber lui-même. En effet, il y prit garde. Une ou deux fois, cela lui procura un certain bien-être lorsque l’un de ses mondes tomba en ruines. Mais c’est le pire qui lui advint. Ce sentiment ne le gouverna jamais.
Et, bien que la mélancolie flotta dans les airs, autour de lui, toute sa vie, il put toujours la contrer, au moment où il le voulut, car il était aussi bien fuyant que courageux, y compris quand l’hérédité avait rattrapé tous les autres et qu’il était à terre. Mais les autres étaient plus faibles et vulnérables que lui. L’impulsion donnée par la renommée et par leur situation ne pouvait les aider qu’indirectement. Alors, ils buvaient ou bien se mettaient au lit pour
n’en plus se lever. Encore une fois, tout se passait comme s’il existait quelque effrayant mystère biologique produit par l’union de ce tisseur et de cette fille de maçon. Quelque chose d’inexplicable, qui les remplissait d’effroi, qui les hantait tous. De quelque façon que ce fût, apparemment, qu’ils fussent ou non coupables, chacun de leurs enfants dut payer une impitoyable rançon. »

Il doit être rappelé que Denis Mackail – à la fois un ami de Barrie et des enfants Davies – avait été nommé par l’agent littéraire de Barrie (à savoir, Cynthia Asquith et Peter Llewelyn Davies) pour écrire une biographie. Celle-ci, selon Nico, manqua de le tuer !
Je précise que le terme d'hypocondrie, présent dans le texte original, désigne en fait davantage une forme de mélancolie. Je traduis donc ainsi. Cette mélancolie ou cette neurasthénie s'apparente à ce que l'on nomme aujourd'hui la dépression. Je commenterai tout ceci plus tard.

Margaret Ogilvy et Jane Ann (la soeur de Barrie évoquée dans Margaret Ogilvy) - cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Photo extraite de

James Matthew Barrie - An
Appreciation
, par James A. Roy.

[Merci à Robert Greenham]