(F.D. Bedford)
Barrie a écrit un très beau livre
sur sa mère, Margaret Ogilvy. [Il était
habituel pour les femmes écossaises de conserver leur nom
de jeune fille.]
Je pense qu'il est impossible de comprendre cet auteur sans avoir
lu ce livre, parce que J.M. Barrie y révèle la part
la plus intime de lui. Il y narre son enfance, le rapport aux
histoires que lui lisait sa mère, sa vie en Ecosse, et
la mort de cette femme, qui a modelé son rapport avec toutes
les autres femmes et... avec la fiction. Tout est contenu en germe
dans ce livre-ci.
On y trouve cette phrase extraordinaire, que je m'emploierai à
éclaircir dans le futur : "(...)
rien de véritablement important ne se produit après
l'âge de douze ans (...)" (1)
Douze ans, c'est le début de la puberté mais aussi
environ l'âge auquel son frère David est mort.
Je partage cette opinion, si je me réfère à
mon existence : les goûts et les humeurs sont déjà
figés et n'évolueront guère par la suite.
Tout ne sera au fond qu'extrapolation de l'enfance, qui est le
sédiment sur lequel s'appuie l'homme.
Les dernières lignes de ce livre magnifique referment une
part morte de Barrie, mais qui continuera à irriguer son
existence d'adulte :
"Et, maintenant, je demeure seul,
privé d’elles, mais j’ai foi en ma mémoire
qui, toujours, me ramènera à ces jours heureux,
non point afin d’entamer une course folle à travers
eux, mais pour flâner, ici et là, de même que
ma mère se promène à travers mes livres.
Et, si je vis jusqu’au moment où l’âge
doit mettre en veilleuse mon esprit et que le passé resurgit
soudain, balayant la route déserte du présent, comme
les ombres de la nuit, ce ne sera pas, je le crois, ma jeunesse
que je verrai mais la sienne. Je ne verrai pas un petit garçon
qui se cramponne aux jupes de sa mère, en s’écriant
: « Attendez que je sois un homme et vous reposerez sur
un lit de plumes ! », mais une petite fille avec une robe
magenta et un tablier blanc, qui s’avance vers moi à
travers les longs chemins verdoyants, fredonnant et portant le
dîner de son père dans un pichet."
Extrait du chapitre X de Margaret Ogilvy (traduit par
mes soins) :
"Pendant des années, j’avais essayé de
me préparer à la mort de ma mère, essayant
d’imaginer comment elle mourrait, m’imaginant moi-même
quand elle serait morte. Pendant tout ce temps, bien que j'aie
su que c’était là une chose vaine à
faire, je le faisais ; mais je suis sûr qu’il n’y
avait rien de morbide là-dedans. J’espérais
que je serais avec elle à la fin, non pas pour lui réclamer
son dernier regard, mais pour tenir la place de celui dont elle
ne détournerait le regard que pour contempler sa préférée
; ce ne serait pas mon bras mais celui de ma sœur qui l’enlacerait
quand elle mourrait, ce ne serait pas ma main mais celle de ma
sœur qui lui fermerait les yeux. Je savais que je risquais
d’arriver jusqu’à elle trop tard ; je me vis
ouvrir une porte, là où il n’y avait personne
pour m’accueillir, et monter le vieil escalier jusqu’à
sa chambre. Mais ce que je n’avais pas prévu fut
ce qui advint. J’étais loin de penser à ce
qui arriverait quand je gravirais le vieil escalier et passerais
devant la porte derrière laquelle ma mère reposerait
morte, et entrerais dans une autre chambre auparavant, puis tomberais
à genoux dans cette pièce.
L’hymne favori de ma mère est celui qui est bien
connu dans notre maison comme appartenant à David, parce
que ce fut le dernier qu’il apprit – ce fut également
la dernière chose qu’elle lut :
Crains-tu que son pouvoir
ne vienne à faillir
Quand viendra ton moment fatidique ?
Et un bras créateur peut-il
Devenir las ou pourrir ?
J’entendis sa voix gagner en
puissance quand elle le lut, je vis son visage timide prendre
du courage, mais quand vint mon jour fatidique, qui naquit à
cet instant – hélas, pour moi ! – je fus effrayé.
Pendant ces dernières semaines, à notre insu, ma
sœur était en train de mourir sur pied. Pendant de
nombreuses années, elle avait donné sa vie, peu
à peu, à chaque instant, en échange d’une
autre année, d’un autre mois et, dernièrement,
d’un autre jour, accordés à sa mère,
et maintenant elle était usée jusqu’à
la corde.
« Je ne vous quitterai jamais, Mère.
- Je sais bien que tu ne me quitteras jamais. »
Je pensais que ce cri était affligeant à l’époque,
mais je ne devais pas connaître entièrement sa signification
avant qu’il ne fût plus que l’écho d’un
cri. À les regarder toutes les deux, alors, il semblait
que ma mère s’était mise en route pour un
nouveau pays et que ma sœur l’avait retenue. Mais j’ai
une vision plus claire, à présent. Ce n’est
plus la mère qui marche devant ; c’est la fille qui
la précède et elle crie : « Mère, vous
vous attardez tellement à la fin, je n’en peux plus
de vous attendre. »
Mais elle ne savait pas plus que nous comment les choses étaient
supposées se dérouler ; si elle semblait lasse quand
nous la rencontrions dans l’escalier, elle était
encore la plus vive, la plus active personne dans la chambre de
ma mère ; elle ne se plaignait jamais, sauf quand elle
devait partir pour cette promenade qui les séparait pendant
une demi-heure. Avec quelle répugnance elle mettait son
bonnet ! Combien nous devions la presser de le faire ! Et combien
de fois, n’étant pas partie plus loin que la porte
d’entrée, elle revenait aux côtés de
sa mère. Quelquefois, quand nous regardions par la fenêtre,
je ne pouvais m’empêcher de rire, et pourtant avec
de la peine dans le cœur je la voyais se précipiter
obstinément : pas un œil à droite ou à
gauche, rien à l’esprit sinon l’idée
du retour. Il y avait toujours mon père à la maison,
et personne n’avait un mari plus dévoué que
lui, et souvent il y avait d’autres personnes : une fille
en particulier ; mais ils n’osaient guère prendre
soin de ma mère – celle-là leur enlevait jalousement
la coupe des mains. Ma mère préférait mieux
l’obtenir de ses mains à elle. Nous savions tous
cela. «Je les aime bien, mais je ne peux me passer de toi.
» Ma sœur, si peu égoïste en ce qui concernait
toutes les autres choses, avait une infatigable passion pour faire
étalage de cette préférence devant nous.
C’était la riche récompense de sa vie."
(1) "Je me suis arrêté
à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence
[vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans
notre société décadente], ayant atteint en
quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à
son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de
la catastrophe pubertaire." (Michel Tournier, Le roi
des Aulnes)
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EXTRAIT :
Chapitre
1 – Où il est dit comment la douceur se posa sur
le visage de ma mère
Le
jour où je naquis, nous achetâmes six
chaises à l'assise en crin de cheval. Ce
fut un événement d’importance, ramené
à l’échelle de notre petite maison, mais cela
représentait surtout une grande victoire dans la longue
campagne d’une femme. Le travail qu’elles représentaient,
le billet d’une livre et les trente-trois pence qu’elles
avaient coûté, l’anxiété qui
avait précédé leur achat, le spectacle qu’elles
constituaient dans la chambre Ouest, l’air détaché
inhabituel de mon père quand il les avait ramenées
à la maison (mais son visage était pâle),
tous ces détails étaient partie prenante de l’histoire
que je devais entendre si souvent par la suite. J’ai participé
à tant de triomphes de cette sorte, lorsque j’étais
enfant, et plus tard encore, quand je fus un adulte, que l’arrivée
des chaises me semble être un événement dont
je suis en mesure de me rappeler, comme si j’avais sauté
du lit âgé d’un jour afin de courir voir l’effet
qu’elles produisaient. Je suis persuadé que les pieds
de ma mère faisaient tout leur possible afin de l’amener
jusqu’à cette pièce, bien avant qu’ils
ne pussent être assurés de leur stabilité.
Et l’instant qui suivit celui où elle se retrouva
seule avec moi, on la trouva nus pieds dans la chambre Ouest en
train de soigner une éraflure (qu’elle avait été
la première à diagnostiquer) sur l’une des
chaises, ou bien en train de s’asseoir royalement sur chacune
d’entre elles, ou encore disparaissant et revenant sur ses
pas ouvrir soudainement la porte, pour les prendre toutes les
six par surprise. Alors, il me semble qu’un châle
avait été jeté sur elle (et il m’est
étrange de penser que ce n’était pas moi qui
avais couru après elle avec ce vêtement) et qu’elle
avait été ramenée au lit sous une sévère
escorte. On lui rappela sa promesse de ne pas bouger. À
ceci elle répondit probablement qu’elle s’était
absentée, mais si peu de temps que l’on pouvait donc
en conclure qu’elle n’avait pas du tout quitté
son lit ! Par conséquent, un petit fragment de son être
me fut révélé immédiatement : je me
demande si j’en ai eu immédiatement conscience. Les
voisins nous rendaient visite afin de voir le garçon et
les chaises. Je m’interroge encore. Était-elle sincère
avec moi en affirmant qu’ils étaient nos semblables
ou bien vis-je clair en elle dès le premier instant ? En
effet, elle était si transparente… Quand elle fit
mine de s’accorder avec eux sur le fait qu’il m’était
impossible de recevoir une éducation supérieure,
me laissais-je abuser ou bien étais-je déjà
conscient de la nature des ambitions brûlantes abritées
par ce visage aimé ? Quand ils parlèrent des chaises
comme d’un but rapidement atteint, étais-je si novice
que ses lèvres timides fussent obligées de proclamer
: « Elles ne sont qu’un début ! », avant
même d’entendre ces mots ? Et, quand nous fûmes
laissés seuls en tête à tête, ai-je
ri des grandes choses qui agitaient son esprit ou bien dut-elle
m’en informer d’abord dans un murmure ? L’ai-je
ensuite enlacée, en lui disant que je l’aiderais
dans ses projets ? Il en fut ainsi pendant si longtemps qu’il
me paraît étrange qu’il y eut un jour un début
à cela.
Pendant six ans, tout fut matière à conjectures,
et la femme que je vois et qui habite ces années est précisément
celle qui entra tout à coup en scène quand elles
furent à l’agonie. « Ses lèvres timides
», ai-je dit, mais elles ne l’étaient pas à
l’époque, elles l’étaient devenues quand
je fis vraiment sa connaissance. Le doux visage, ces années-là
disent qu’il ne l’était pas autant alors…
Le châle qui avait été jeté sur elle
– nous n’avions pas commencé à la pourchasser
avec un châle, ni à faire pour elle un rempart de
nos corps contre les courants d’air, nous n’avions
pas pénétré sur la pointe des pieds dans
sa chambre vingt fois pendant la nuit, pour se tenir là
à la regarder dormir. Nous ne la voyions pas alors devenir
petite, pas plus que nous ne tournions brusquement notre tête
quand elle disait d’un air étonné à
quel point ses bras avaient rapetissé. Dans ses moments
les plus heureux, et jamais il n’y eut une femme plus heureuse,
sa bouche n’était pas agitée par un tic soudain
et les larmes n’emplissaient pas ses yeux bleus muets, dans
lesquels je lus tout ce que j’ai jamais su de la vie et
tout ce que j’ai à cœur d’écrire.
Oui, lorsque vous regardiez dans les yeux de ma mère vous
saviez, comme s’Il vous l’avait dit lui-même,
pourquoi Dieu l’avait mise au monde. C’était
pour ouvrir l’esprit de tous ceux qui étaient en
quête de belles pensées. Ceci est le commencement
et la fin de la littérature. Ces yeux, que je ne peux voir
avant d’atteindre mes six ans, m’ont éclairé
à travers la vie et je prie Dieu qu’ils puissent
demeurer jusqu’au dernier jour mes seuls juges sur cette
terre. Ils ne furent jamais davantage mon guide que lorsque j’apportai
mon aide pour la mettre en terre. Je ne pleurnichais pas parce
que ma mère m’avait été reprise après
soixante-seize ans d’une vie glorieuse, mais même
devant sa tombe j’exultais à l’idée
de cette vie qui avait été la sienne.
Un fils s’en était allé loin d’elle,
pour étudier. Je me rappelle si peu de lui : ne me revient
à la mémoire que le visage joyeux d’un garçon
qui courait comme un écureuil jusqu’au sommet d’un
arbre et qui secouait les branches, pour faire tomber les cerises
dans mon giron. Quand il eut treize ans et que j’eus la
moitié de son âge, l’effroyable nouvelle nous
parvint. On me raconta que le visage de ma mère était
affreux et perclus de sang-froid, quand elle se mit en route pour
se planter en travers de la Mort et de son petit garçon.
Nous nous dirigeâmes avec elle en direction de la colline
qui menait à la gare, une bâtisse en bois. Je crois
que je l’enviais à cause de ce voyage dans ces mystérieux
wagons. Je sais que nous jouions à ses côtés,
fiers de notre droit à être présents en cet
endroit, mais je ne m’en souviens pas. Je parle uniquement
d’après ouï-dire. On contrôla son billet.
Elle nous avait dit au revoir avec ce visage combattant que je
ne peux pas encore voir, quand soudain mon père sortit
du bureau du télégraphe et dit d’une voix
enrouée : « Il est parti. » Nous revînmes
sur nos pas, très silencieux, et rentrâmes à
la maison en remontant le petit sentier. Maintenant, je ne parle
plus par ouï-dire. Désormais, j’ai fait, à
jamais, la connaissance de ma mère.
C’est ainsi que ce doux visage fut sien, reflétant
ses manières pathétiques et son immense charité.
C’est pourquoi les mères accouraient chez elle quand
elles avaient perdu un enfant. « Ne pleure pas, ma pauvre
Janet ! » leur disait-elle et ces femmes répondaient
: « Ah, Margaret, mais toi-même tu pleures…
» Margaret Ogilvy était son nom de jeune fille et,
d’après la coutume écossaise, elle demeurait
Margaret Ogilvy pour ses vieux amis. « Margaret Ogilvy.
» J’aimais l’appeler ainsi. Souvent, quand j’étais
un petit garçon, je m’adressais ainsi en direction
de l’escalier : « Margaret Ogilvy, êtes-vous
là ? »
Elle devint à jamais fragile à partir de cette heure-là
et, pendant des mois, elle fut très malade. J’ai
entendu dire que la première chose qu’elle exprima
fut un vœu, celui de voir la robe de baptême, et elle
la regarda longtemps, puis tourna son visage vers le mur. Ceci
me laissa penser, tout petit garçon que je fus, que c’était
la robe dans laquelle il avait été baptisé.
Plus tard, j’appris que nous avions tous été
baptisés avec le vêtement, du plus vieux de la famille
au plus jeune, que vingt ans séparaient. Des centaines
d’autres enfants avaient été baptisés
dedans ; de telles robes étaient alors une possession rare
et le prêt de la nôtre était l’une des
gloires de notre mère. Elle était transportée
soigneusement d’une maison à l’autre, comme
s’il se fût agi d’un enfant ! Ma mère
faisait grand cas de ce vêtement, le défroissait,
lui souriait, avant de le mettre dans les bras de ceux à
qui il était prêté. Elle siégeait sur
notre banc à l’église pour le voir porté
avec magnificence (avec quelque chose à l’intérieur
!) le long de l’allée en direction de la chaire,
quand un frisson d’agitation et d’impatience parcourait
l’intérieur de l’église ; nous nous
donnions des coups de pied sous le pupitre mais notre visage ne
cessait dans le même temps d’exprimer notre piété.
Dans l’intervalle, quel que fût le comportement de
l’enfant - il pouvait rire sans pudeur ou hurler à
la grande honte de sa mère – et quoi que fît
le père, tandis qu’il l’élevait, l’air
idiot probablement, et s’inclinant au mauvais moment, la
robe de baptême, de sa longue expérience les faisait
bénéficier et les aidait à se tirer de ce
mauvais pas. Quand la robe lui était rendue, elle la prenait
dans ses bras, aussi délicatement que possible, comme si
elle s’était endormie, puis elle la pressait, sans
s’en rendre compte, contre sa poitrine. Il n’y avait
rien dans la maison qui lui parlait avec autant d’éloquence
que la petite robe. C’était le seul de ses enfants
qui demeurait toujours un bébé. Et elle ne l’avait
pas cousue elle-même, ce qui à mes yeux était
une chose bien merveilleuse, car elle semblait avoir fabriqué
elle-même toutes les autres choses. Tous les vêtements
dans la maison étaient nés de ses mains et vous
ne la connaissez pas du tout si vous pensez qu’ils étaient
démodés. Elle les transformait et leur donnait une
allure nouvelle. Elle les reprisait et leur offrait une autre
vie. Puis, elle les persuadait par la ruse de se transformer en
autre chose pour la dernière fois. Ensuite, elle les élargissait
et les reprenait de nouveau, en posant un nouveau galon, après
quoi elle ajoutait un morceau de tissu dans le dos, et ainsi le
vêtement passait d’un membre de la famille à
un autre, jusqu’au plus jeune. Et, alors même que
nous en avions fini avec eux, ils réapparaissaient sous
une autre forme. À la mode ! Je dois revenir sur ce sujet.
Aucune femme n’avait un œil pareil : elle ne possédait
aucune gravure de mode ; elle n’en avait nul besoin. La
femme du pasteur (une cape), les filles du banquier (la nouvelle
manche) : elles n’avaient qu’à passer une seule
fois devant notre fenêtre, et le scalp, si je puis m’exprimer
ainsi, était entre les mains de ma mère. Regardez-la
se précipiter, les ciseaux en main, un fil dans la bouche,
en direction des tiroirs où les vêtements du dimanche
de ses filles sont rangés ! Ou bien allez à l’église
dimanche prochain et regardez certaine famille qui y pénètre
en file indienne : le garçon lève ses jambes assez
haut pour faire le fier et montrer ses nouvelles bottines, mais
tous les autres demeurent discrets, spécialement la timide
petite femme à l’air si peu perspicace qui se tient
en arrière. Si vous étiez à la place de la
femme du pasteur ce jour-ci ou à celle des filles du banquier,
vous auriez un choc ! Mais elle a acheté la robe de baptême
et, quand j’avais coutume de lui en demander la raison,
elle rayonnait et paraissait réfléchir, puis répondait
qu’elle voulait être une fois dans sa vie dispendieuse
! Et elle me dit, sans cesser de sourire, que plus une femme avait
tendance à coudre et à fabriquer les choses elle-même
plus grand et ardent était son désir ensuite de
se précipiter dans un magasin et « de faire des folies
». La robe de baptême, avec ses volants pathétiques,
a plus d’un demi-siècle maintenant et elle commence
à se faner un peu, à la manière d’une
pâquerette dont le temps est passé, mais elle est
conservée avec autant d’affection qu’autrefois.
Je l’ai vue en exercice, à nouveau, l’autre
jour.
Ma mère était allongée dans son lit, avec
la robe de baptême à ses côtés. Je l’observais
à la dérobée à de nombreuses reprises
et me dirigeais vers l’escalier pour m’y asseoir et
pleurer. Je ne sais pas si ce fut ce jour-ci, le premier, ou plusieurs
jours après, que vint ma sœur, la fille préférée*
de ma mère . Oui, elle l’aimait encore plus que moi,
j’en suis certain. La gloire de cette sœur remonte
à mes six ans. L’adolescence la quittait. Elle vint
à moi, le visage marqué par l’anxiété
et les mains tordues ; elle m’incita à aller au chevet
de ma mère, afin de lui dire qu’elle avait toujours
un autre petit garçon. Je me rendis donc à son chevet,
excité. Mais la chambre était noire et, quand j’entendis
la porte se refermer et qu’aucun son ne provint du lit,
je fus effrayé. Je me tins sans bouger. Je suppose que
je respirai bruyamment ou peut-être que je pleurai, car,
après un certain temps, j’entendis une voix apathique,
qui ne l’avait jamais été auparavant, dire
: « Est-ce toi ? » Je pense que le ton me fit mal,
puisque je ne répondis pas. La voix répéta
avec plus d’anxiété que la première
fois : « Est-ce toi ? ». Je pensais qu’elle
s’adressait au petit garçon mort et je dis d’une
petite voix esseulée : « Non, ce n’est pas
lui, ce n’est que moi ! » J’entendis un cri
et ma mère se retourna dans le lit et, bien qu’il
fît noir, je sus qu’elle me tendait les bras.
Après ceci, j’entrepris dans son lit une grande affaire,
essayant de le lui faire oublier- ce qui était mon astucieuse
manière de jouer au docteur. Et, si je voyais quelqu’un
dehors faire quelque chose qui enclenchait le rire des autres,
je me précipitais vers cette chambre obscure et le reproduisait
devant elle. Je suppose que j’étais un curieux petit
être. On m’a raconté que mon souci d’égayer
sa personne donnait à mon visage un air tendu et faisait
glisser un tremblement dans ma plaisanterie ; je me tenais sur
la tête dans son lit, mes pieds contre le mur et alors je
criais plein d’excitation : « Riez-vous, mère
? » Peut-être que ce qui provoquait son rire était
quelque chose dont j’étais inconscient, mais elle
riait de temps en temps, ce sur quoi je m’écriais
triomphalement à l’attention de cette tendre sœur,
qui était toujours dans l’attente de cette vision,
afin qu’elle accourût voir ce spectacle. Mais, le
temps qu’elle arrivât, le doux visage était
à nouveau couvert de larmes. Par conséquent, j’étais
privé d’une part de ma gloire et je me rappelle ne
l’avoir fait rire devant témoins qu’une seule
fois. Je gardais trace de ses rires sur un morceau de papier :
un trait pour chacun ; il était dans mes habitudes de le
montrer, imbu de fierté, chaque matin, au docteur. Il y
avait cinq traits la première fois où je lui glissai
le papier entre les doigts. Puis, le sens des tirets lui fut expliqué
et il se mit à rire de si bon cœur que je m’écriai
: « J’aimerais que ce fût l’un des siens
! » Il devint tout à coup bienveillant et me demanda
si j’avais montré le papier à ma mère
; quand je lui fis signe que non, il me dit que si je lui montrais
maintenant et lui expliquais que ses cinq rires reposaient là,
je pourrais bien en gagner un autre. Ma confiance était
moindre, mais il était l’homme mystérieux
chez qui vous pouviez courir au plus noir de la nuit (vous lanciez
une poignée de graviers à sa fenêtre afin
de le réveiller et, s’il s’agissait simplement
d’un mal de dents, il extrayait la dent par la fenêtre
ouverte, mais s’il s’agissait de quelque mal plus
rude il se trouvait avec vous sur la place obscure, instantanément,
avec la rapidité d’un homme qui dormirait dans son
pardessus) ; c’est pourquoi je m’exécutai ainsi
qu’il m’y avait enjoint, et non seulement elle rit
en le voyant, mais, quand je cochai sur le papier ce rire-ci,
il y eut un autre rire et, bien qu’il fût un seul
rire coupé en son milieu par une larme, je le comptais
double.
Le doute n’est pas permis : c’est la même sœur
qui me dit de ne pas bouder quand ma mère demeurait allongée
à penser à lui, mais plutôt d’essayer
de l’entraîner à parler de lui. Je ne voyais
pas comment ceci pouvait faire d’elle la mère joyeuse
qu’elle avait été, mais on m’affirma
que si je ne pouvais pas accomplir ce prodige personne d’autre
ne le pourrait. Cette certitude m’incita à essayer.
Dans les premiers temps, me dirent-ils, j’étais souvent
jaloux, l’arrêtant dans l’évocation de
ses tendres souvenirs avec ce cri : « Ne vous souciez-vous
donc pas de moi ? » Cependant, cette attitude ne perdura
pas. Sa place fut prise par un désir intense (à
nouveau, je pense, ma sœur avait dû l’animer
de son souffle) de devenir tellement semblable à lui que
même ma mère ne pourrait voir la différence.
Nombreuses et ingénieuses étaient les questions
que je formulais en vue de cette fin. Je m’entraînais
en secret, mais après une semaine entière écoulée
j’étais toujours davantage moi-même. Il avait
une manière de siffler si joyeuse, m’avait-elle appris,
que lorsqu’elle travaillait elle était toujours plus
gaie à l’entendre siffler. Quand il sifflait, il
se tenait debout, les pieds écartés et les mains
dans les poches de ses knickerbockers. Je décidai de me
fier à ce détail, et un jour, après avoir
appris sa manière de ses anciens camarades – chaque
garçon qui possède un peu d’initiative invente
sa propre façon de siffler –, je mis secrètement
un de ses costumes ; il était gris foncé, avec des
petits motifs, et il m’alla encore bien des années
après. Puis, ainsi déguisé, j’entrai,
à l’insu des autres, dans la chambre de ma mère.
Tremblant, sans aucun doute, et pourtant si content, je me tins
tranquille jusqu’à ce qu’elle me vît
et, alors, combien dut-elle être blessée ! «Écoutez
! » lui criai-je, triomphal. Et j’écartai mes
jambes et plongeai mes mains dans les poches de mes knickerbockers
et commençai à siffler.
Elle
lui survécut vingt-neuf ans. Elle traversait les années
avec tant d’énergie, et ce jusqu’aux approches
de la fin, que vous n’aviez jamais moyen de savoir où
elle était, à moins de l’attraper ! Bien qu’elle
fût frêle désormais, et chaque jour un peu
plus, la tenue de sa maison devint à nouveau célèbre,
de sorte que les jeunes mariées faisaient appel à
elle pour observer sa manière de blanchir le foyer, de
défroisser le linge ou de coudre. Il y a encore des vieilles
gens, une ou deux personnes, qui racontent avec de l’émerveillement
dans les yeux comment elle pouvait cuire vingt-quatre bannocks
(1) dans l’heure et ne pas
en rater un seul. Et elle en offrait beaucoup ! Elle partageait
grand nombre de ses possessions et avait une jolie manière
de donner. Son visage rayonnait et ondulait sous l’effet
d’une joie excessive, comme par le passé. Ce rire,
que j’avais essayé de forcer si fort, venait de nouveau
courir à travers la maison. Je n’ai jamais entendu
un rire tel que le sien, sauf celui produit par des enfants joyeux
: le rire de la plupart d’entre nous vieillit et s’use
en même temps que le corps, mais le sien demeura radieux
jusqu’à la fin, comme s’il renaissait à
la vie chaque matin. L’enfance ne l’avait pas quittée
tout à fait et son rire était pour moi la voix de
ce passé, de même que la robe de baptême l’était
pour elle. Mais je ne parvins pas à lui faire oublier cette
part d’elle-même qui était morte. Pendant ces
vingt-neuf ans, elle ne s’est pas éloignée
de lui ni de cette journée d’une seule pensée.
Souvent, elle s’endormait en lui parlant et, même
pendant son sommeil, ses lèvres bougeaient et elle souriait
comme s’il lui était revenu. Et, quand elle se réveillait,
il devait disparaître si précipitamment qu’elle
s’éveillait déconcertée, elle regardait
autour d’elle et disait lentement : « Mon David est
mort ! » Ou peut-être restait-il assez longtemps pour
lui murmurer les raisons de son imminent départ ; et elle
demeurait allongée, les yeux voilés. Quand je devins
un homme, il était toujours un garçon de treize
ans ; j’écrivis un petit texte intitulé «
Mort depuis vingt ans » (2),
qui parlait d’une tragédie similaire dans la vie
d’une autre femme, et c’est la seule chose que j’ai
écrite dont elle ne parla jamais, pas même à
sa fille, celle qu’elle aimait le plus. Personne ne lui
en fit jamais mention ou ne la questionna pour savoir si elle
l’avait lu; on ne demande pas à une mère si
elle sait qu’il y a un petit cercueil dans sa maison. Elle
lut plusieurs fois le livre dans lequel il est imprimé
mais, quand elle arrivait à ce chapitre, elle posait ses
mains sur son cœur ou bien se bouchait les oreilles.
(1) Gâteau rond et épais, en général
à base de farine d’avoine, cuit sur une plaque en
fonte.
(2) Chapitre 6 du livre à sketches intitulé
A window in Thrums.
*
Jane Ann. Avec Conan Doyle, il écrira une opérette
– retentissant échec – dont le titre, Jane
Annie or The Good Conduct Prize, est un hommage à
cette femme qui consacra toute sa vie à leur mère.
(Traduction et notes : Céline-Albin
Faivre - Tous droits réservés)
*************
J'en discutais avec mon ami Robert. Je lui disais
à quel point j'étais convaincue de l'influence néfaste
de Margaret Ogilvy sur son fils, James Matthew Barrie.
Et voici ce qu'Andrew Birkin publia ce jour-là sur le forum
ANON...
Je traduis ses paroles en couleur. Le reste de la traduction est
celle qui se rapporte aux écrits du biographe de Barrie.
**************************************************************************
Le passage suivant, extrait du manuscrit original de la biographie
de Denis Mackail, en date de 1941, pourrait être d’intérêt.
Il a été censuré par Cynthia Asquith avec
un crayon rouge. Les mots : « Détruisez ceci ! »
barraient le passage. Voir la page 212, troisième paragraphe,
dans la biographie de Mackail, pour comparer les deux versions.
« Jane Ann [la sœur de Barrie]
avait quarante-six ans [en 1893].
Toujours aussi dévouée, se sacrifiant comme de coutume.
Simple, déjà vieille, mais ayant surmonté
le risque de développer la complexion vaniteuse de sa mère.
Elle vivait dans le secret de son existence intérieure,
qui était si malheureuse et pénible (il n’est
plus besoin de le cacher plus longtemps), car elle n’était
pas le seul membre de la famille à céder à
cette tentation mortelle. Il y avait, en effet, deux démons
qui guettaient les enfants de Margaret Ogilvy : la mélancolie
et la boisson. Seul le plus fort d’entre eux pouvait résister
aux deux forces. Jane
Ann, par l’exemple qu’elle avait sous les yeux et
par la prévention qu’elle avait conçue contre
l’un d’entre eux, s’était battue et avait
remporté le combat. Mais, voilà, il semblait maintenant
que cette victoire avait laissé une voie à l’autre
démon. Son frère savait. De même qu’il
était au courant de tous les incidents se produisant par
ailleurs. Il me fit part qu’il devait prendre garde à
ne pas succomber lui-même. En effet, il y prit garde. Une
ou deux fois, cela lui procura un certain bien-être lorsque
l’un de ses mondes tomba en ruines. Mais c’est le
pire qui lui advint. Ce sentiment ne le gouverna jamais.
Et, bien que la mélancolie flotta dans les airs, autour
de lui, toute sa vie, il put toujours la contrer, au moment où
il le voulut, car il était aussi bien fuyant que courageux,
y compris quand l’hérédité avait rattrapé
tous les autres et qu’il était à terre. Mais
les autres étaient plus faibles et vulnérables que
lui. L’impulsion donnée par la renommée et
par leur situation ne pouvait les aider qu’indirectement.
Alors, ils buvaient ou bien se mettaient au lit pour
n’en plus se lever. Encore une fois, tout se passait comme
s’il existait quelque effrayant mystère biologique
produit par l’union de ce tisseur et de cette fille de maçon.
Quelque chose d’inexplicable, qui les remplissait d’effroi,
qui les hantait tous. De quelque façon que ce fût,
apparemment, qu’ils fussent ou non coupables, chacun de
leurs enfants dut payer une impitoyable rançon. »
Il doit être rappelé que Denis Mackail
– à la fois un ami de Barrie et des enfants Davies
– avait été nommé par l’agent
littéraire de Barrie (à savoir, Cynthia Asquith
et Peter Llewelyn Davies) pour écrire une biographie. Celle-ci,
selon Nico, manqua de le tuer !
Je précise que le terme d'hypocondrie, présent dans
le texte original, désigne en fait davantage une forme
de mélancolie. Je traduis donc ainsi. Cette mélancolie
ou cette neurasthénie s'apparente à ce que l'on
nomme aujourd'hui la dépression. Je commenterai tout ceci
plus tard.

Margaret Ogilvy et Jane Ann (la soeur de Barrie
évoquée dans Margaret Ogilvy) - cliquez
sur l'image pour l'agrandir.
Photo extraite de
James Matthew Barrie - An
Appreciation, par James A. Roy.
[Merci à Robert
Greenham]
[à suivre]
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