Voyage à Londres sur les pas de
James Matthew Barrie : mars 2007 - Part One

"La chose entière est la preuve que les personnes
et les événements de notre propre enfance nous marquent
de leur empreinte particulière : quand nous mourons, tout
le reste disparaît et nous employons des mots que nous n'avions
pas utilisés depuis soixante ans et nous voyons les vieux
meubles et les visages d'autrefois qui semblent vivre de leur
ancienne vie."
James Matthew Barrie, au chevet de sa mère mourante.
(Traduction C.-A. F. )
Ma carte au trésor :

Il est probable également que l'enfant vienne, au dernier
moment, donner la main au vieillard pour l'aider à traverser
la dernière étape du voyage.
Mon séjour de quatre jours fut un enchantement. Malgré
la rapidité de ce voyage, j'ai vécu des moments
intenses et une dilatation spatio-temporelle m'a permis de semer
tous les cailloux qui étaient dans ma poche et d'en ramasser
quelques-uns... et pas des moindres ! Définitivement, je
crois que la chance est une déesse qu'il faut aguicher.
Mais je dois vous avouer que ce vendredi
23 mars 2007 demeurera l'un des plus beaux jours de ma
vie depuis ma naissance et pas seulement parce que je me suis
assise avec l'homme que j'aime dans le salon de l'ancienne maison
de James Matthew Barrie. Oui, vous avez parfaitement lu. Miraculeusement,
j'ai pu pénétrer dans cette maison. J'ai vécu
une "terrible aventure" que je n'attendais pas et je
suis persuadée que Jamie a guidé cet événement.
Mais ce n'est qu'un épisode merveilleux de ce vendredi
particulier. D'autres bonheurs me furent offerts.
J'ai rencontré mon ami Robert
Greenham, auteur d'un magnifique petit livre en rapport avec
Barrie, ainsi que sa merveilleuse épouse, Sue. Nous nous
écrivons quotidiennement depuis longtemps et nous nous
sommes enfin trouvés face à face. Etrangement, j'avais
l'impression de le connaître depuis toujours.
Je cheminais, main dans la main, avec mon Amour de mari, dans
ce lieu barrien par excellence, royaume des fées et de
mes pensées les plus délicates. Robert, qui est
un émule de Sherlock Holmes, nous a montré la voie
et nous
avons trouvé les "tombes" de Barrie dans les
Jardins de Kensington.


Les fameuses "tombes"auprès desquelles Andrew
Birkin, LE spécialiste de Barrie, un homme pour qui j'éprouve
une profonde amitié et un respect sans limite, qui a toujours
été adorable avec moi, a posé. Cette photographie
est l'une de celles que je préfère.
Voir, toucher (embrasser, je le confesse) ces petites pierres
était presque irréel.
Je crois bien que ma joie m'a propulsée à quelques
mètres du sol, en direction des cieux. Positivement, je
sautais et hurlais comme une folle.
Un écureuil m'a suivie pendant toute ma promenade. Ce n'était
pas un écureuil "normal". Je vous raconterai
aussi cela. Faites-moi penser à vous parler du fantôme
de Barrie. Je fais un noeud à mon mouchoir au cas où...
"Mais vous ne devez pas penser que, parce que quelque part
parmi les arbres la petite maison scintille, il est une chose
sage de demeurer dans les Jardins après l’Heure de
la Fermeture. Si les méchantes fées parmi les fées
se trouvent être de sortie cette nuit-là, elles vous
blesseront à coup sûr. Et, même si elles n’étaient
pas là, vous pourriez périr de froid et de peur,
avant que Peter ne vînt à vous. Il est arrivé
trop tard plusieurs fois et, quand il voit qu’il est trop
tard, il court sur ses pas jusqu’au Nid de Grive pour ramener
sa pagaie, dont Maimie lui a expliqué le véritable
usage. Il creuse une tombe pour l’enfant, érige une
petite pierre tombale et grave dessus les initiales du pauvre
enfant. Il agit ainsi, car il pense imiter les authentiques petits
garçons. Vous remarquez que les petites pierres vont toujours
par pair. Il les édifie en double parce qu’il lui
semble qu’elles sont moins seules ainsi.
Je pense qu’on ne peut rien voir de plus émouvant
dans les Jardins que ces deux pierres tombales, côte à
côte, celle de Walter Stephen Matthews et celle de Phoebe
Phelps. Elles se tiennent l’une près de l’autre,
à l’endroit même où les paroisses de
Westminster Saint Mary et celle de Paddington se croisent. Ici,
Peter trouva les deux bébés, qui étaient
tombés sans qu’on le remarquât de leur landaus
: Phoebe âgée de treize mois et Walter, probablement
encore plus jeune, car Peter semble avoir omis, par délicatesse,
de mettre un âge sur la pierre. Elles reposent côte
à côte, et on peut lire ces simples inscriptions
:
David, quelquefois, dépose des fleurs blanches sur ces
deux innocentes tombes."
(Le petit oiseau blanc)
[Photographies de Robert Greenham]
Correction en date du 7 mai
2007 : nous avons compris notre erreur, rétrospectivement.
Nous nous sommes trompés de "pierres tombales"
! Mais, sur l'une des pierres, sont gravées les initiales
P.P., comme Peter Pan ou Phoebe Phelps (mais, en réalité
Parish of Paddington). N'est-ce pas diabolique ? L'erreur était
permise et le rêve de les retrouver reste ouvert pour moi
dans ses grandes largeurs. Il n'est pas bon de réaliser
tous ses désirs. Ceci n'est pas une vague formule de consolation
mais mon intime conviction. La prochaine fois que j'irai à
Londres, je les trouverai et je me rendrai également au
cimetière des animaux... Et ma joie ce jour-là était
réelle. Ce qui importe, c'est ce que l'on insuffle à
ce que l'on vit bien davantage que les stricts faits.
Regardez cette ancienne vidéo d'Andrew
Birkin, avec son fils Anno
:
Légende d'Andrew Birkin : "Anno and his half-brother
Barny (who played George in "The Lost Boys") visiting
the Peter Pan tombstones in Kensington Gardens in 1982. "
Je connaissais et la vidéo et Lost
Boys, je n'aurais pas dû me tromper.
Mais mes yeux voient souvent ce qu'ils ont envie de voir. Je
ne m'en plains pas...
Le make-believe.
***********
A quelques mètres du Musée Sherlock
Holmes, où je m'étais déjà rendue
dans le passé,

j'ai dressé le plan d'attaque de nos promenades, force
cartes à l'appui, afin de ne pas perdre une goutte de notre
précieux temps.
15 Old Cavendish Street
1890
14 Gloucester Walk on Campden Hill
(1892, il y logea avec sa sœur Maggie)
133 Gloucester Road South Kensington
(1895-1902) domicile conjugal
100 Bayswater Road, Leinster Corner
(1902-1909) domicile conjugal - DIVORCE de Barrie et de Mary A.
3 Adelphi Terrace
1-3 Robert Street
Adelphi, WC2
(1909- 19 juin 1937)
Duke of York’s Theatre
St Martins Lane
le 27 décembre 1904 : Peter Pan
88 Portland Place
Mr and Mrs Lewis (le 31 décembre 1897, Barrie y rencontre
Sylvia pour la première fois)
23 Kensington Park Gardens
Demeure des Llewelyn Davies
The Garrick Club
15 Garrick Street
Chaque étape devait nous permettre de reconstituer la
figure d'un Londres qui n'existe plus mais qui, cependant, vit
encore si l'on se donne la peine de regarder attentivement sous
les apparences. Il suffit de soulever le rideau en feuille de
soie qui n'est qu'un trompe-l'oeil... Notre quartier de résidence
est stratégiquement situé pour mes voyages au centre
du Londres barrien, qui dessine un cercle presque parfait en plein
coeur de la ville.
Mais je n'avais pas tout prévu...
Bientôt, c'est-à-dire le dernier jour de notre pèlerinage,
je devrai frapper à la porte du célèbre détective,
car lui seul est en mesure de retrouver certain objet que j'ai
perdu lors de ma "terrible aventure"...

***********
Les Jardins de Kensington :
Les cygnes des Jardins de Kensington dont parle Barrie dans The
Little White Bird.
"Parfois, des cygnes abordaient l’île et il leur donnait
toute sa nourriture de la journée, afin de les questionner à ce
sujet. Dès qu’il n’avait plus rien à leur donner à manger, ces
odieuses créatures se gaussaient et s’éloignaient."
Ils se caressent avec des coups de tête et forment un c(h)oeur des
plus harmonieux l'instant d'après. Sont-ils amoureux ou en colère
? N'est-ce pas la même chose dans le fond ?
Je dépose au bord de votre prunelle des petites
vidéos des Jardins de Kensington (Clips réalisés en amateur !
Je suis, par avance, confuse de la qualité de ces petits films...
Et la compression que j'ai dû effectuer pour les mettre en ligne
n'a rien arrangé.) afin de vous donner l'illusion d'une incursion
au sein de la mythologie de James Matthew Barrie.
La promenade est dédiée à mon amie Fauna,
qui saura pourquoi.
"Mais les canards eux-mêmes, sur le Bassin
Rond, ne sont pas en mesure de lui expliquer ce qui rend le Bassin
si intéressant aux yeux des enfants. Toutes les nuits, les canards
oublient les événements de la journée, excepté le nombre de morceaux
de gâteau qui leur ont été jetés. Ce sont des créatures gourmandes
et elles affirment que le gâteau n’est plus ce qu’il était dans
leur jeune âge."
***********
Rencontre avec le passé :
Indice en rapport avec ma "terrible aventure" :

[Source : Beinecke Library]
Un portrait de Barrie peint par Peter Scott, le fils du très
célèbre explorateur Sir Robert Falcon Scott. Peter
Scott était le filleul de Barrie et Jamie était
un proche ami de Sir
Robert Falcon Scott. A sa mort, ce dernier recommanda sa femme
et son fils à la protection de Barrie. Jamie écrivit
une introduction au journal de son ami, où l'on trouve
copie de la déchirante lettre d'adieu de Sir R. F. Scott.


[La veuve et le fils de Robert Falcon Scott]
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133 Gloucester Road :
Après le 15 Old Cavendish Street, où il logea en 1890 et le
14 Gloucester Walk, où il vécut un moment en compagnie de sa
soeur, Maggie, c'est la première maison d'importance de Sir
James Matthew Barrie.
Il y s'y installa de 1895 à 1902.
Porthos, le fameux saint-bernard, y vécut également.
Les fenêtres de la façade avant, au rez-de-chaussée, donnent
sur sa salle d'écriture, nous informe son biographe Denis Mackail.
Je m'y installerais avec plaisir. C'est un rêve à portée de
main (bien que j'ignore le prix du loyer). Si j'avais eu plus
de temps, j'aurais demandé à la visiter... Petit regret.
Mon accent est désastreux et je recopie ce que m'écrit mon
ami Robert à ce sujet, car ses explications sont excessivement
claires pour ceux qui s'intéressent à la phonétique (Robert, tu
es mon bon génie) :
I have just been looking at your latest videos uploaded
on to DailyMotion this morning! Very nice! May I correct you
on your pronunciation of 'Gloucester', please? I can imagine
that this is a difficult pronunciation to understand, but then
Britain is full of strange names! We pronounce it just the same
as we would pronounce 'glosster', if such a word existed. We
have the name 'Gloster' which is pronounced the same. The vowel
'o' should be pronounced the same way the English pronounce
the 'o' in 'Robert' and 'John'. The 'cester' part of 'Gloucester'
is pronounced as one syllable, as if it were spelt 'ster', like
the second part of the word 'mister'.We have the same sort of
thing with the cities 'Leicester' and 'Worcester'. These are
pronounced like 'Lesster' and 'woosster' ('oo' pronounced as
in 'book' or 'wood', not as in 'mood' or 'food' - assuming you
know the difference!).But if there is an 'h' after the 'c' in
similar looking names - such as in 'Winchester' and 'Rochester',
then the 'chester' part is pronounced as two syllables, exactly
the same as the city 'Chester'.
Ce n'est pas sans raison si je projette d'assister à des cours
d'été à Oxford. J'aimerais beaucoup suivre des cours de philosophie
ou de littérature appliquée. Bientôt.
Ajout du 8 janvier 2008 :
La maison de J.M. Barrie est en vente pour une somme astronomique
(6 750 000 livres). Nous ne pouvons que regretter que personne
ne songe à en faire un musée à Londres...
Photographies extraites du
site de l'agence qui la met en vente (cliquez sur les images
pour les agrandir) :

***********
The Garrick Club :
"A la seconde où j’entre dans le fumoir du club, vous devez
imaginer David en train de disparaître dans le néant. Il est
n’importe quel jour de la semaine, six ans auparavant, à deux
heures de l’après-midi. Je sonne pour le café, les cigarettes
et le brandy, je prends ma chaise près de la fenêtre, juste
au moment où cette stupide petite gouvernante vient se promener
dans la rue. J’ai toujours l’impression de l’avoir sonnée."
Le petit oiseau blanc
N'est-il pas facile d'imaginer Barrie à l'une de ces fenêtres
?
***********
100 Bayswater Road :
Nous cheminions d'un pas alerte en quête du Graal.
Je portais pour la dernière fois mes gants de
cuir couleur guimauve :
Et puis, voilà ! Pan ! Vlan ! Flap ! Clic !
Une maison très importante.
Un lieu mythique pour la lectrice et la traductrice de Barrie
que je me plais à être. L'autre lieu, tout aussi porteur d'évocations,
est Black
Lake Cottage, dans le Surrey, où je me rendrai
un jour, car Robert m'a promis de m'y emmener.
La résidence située à Bayswater Road est le second et dernier
domicile qu'il partagea avec Mary A. (de 1902 à 1909),
à Londres, jusqu'à leur divorce. Le Petit oiseau blanc
a été publié en 1902 et Peter Pan a été révélé au
public en 1904. Lorsque j'ai découvert cette maison, je crois
bien que mon coeur a fait naufrage. J'étais, inexplicablement,
pétrifiée. J'avais l'impression absurde de connaître cette
maison, comme si... Comme si j'avais été familière des lieux
autrefois. Je ne fais pas mon miel de l'irrationnel. Mais
force est de constater qu'une vague m'a emportée loin de notre
monde et que je crois en certaines présences "surnaturelles",
d'autant plus que je suis une fille ultra-logique. Un paradoxe
de plus à apporter à mon crédit.
Mon mari m'a suggéré de sonner, puisque la maison donnait
l'allure d'une demeure habitée (par des vivants, j'entends).
Je n'ai pas pu le faire. La timidité est l'un de mes plus
grands handicaps. Je puis faire des choses "extraordinaires"
ou excentriques (aux yeux des autres) mais je suis inapte
aux actes élémentaires de la vie quotidienne (un travail
mercenaire, téléphoner, entrer dans un magasin vide, etc.)
!
Dieu merci, lui, appuya sur le bouton.
A deux reprises.
J'étais presque soulagée de trouver porte close.
Un homme, pourtant, nous ouvrit la porte. Je commençais
à lui exposer mes raisons, avec le débit et le ton de quelqu'un
qui va commettre un crime, me donnant des airs coupables,
avant de me rendre compte, à ses habits, qu'il n'était pas
le maître des lieux, mais un ouvrier (la maison est en travaux).
Le propriétaire arriva. En retrait. Superbe. L'Angleterre,
la Tradition tout entière, reposait sur ses épaules. Le
geste et le verbe étaient nobles et mesurés. Pas un gramme
en excès ou par défaut. Il avait cette manière d'être au
monde, un peu désinvolte, qui me fait défaut. Il y avait
aussi, ce qui est essentiel, une lueur ironique dans l'oeil
qui me mit à l'aise. Car je suis une sale petite roturière
timide.
Je suis une souillon. Je me réprimande à chaque mouvement
disgracieux : un squelette qui offense le dos du fauteuil
à table, cette façon inélégante de me mordre la lèvre inférieure
lorsque je bois un chocolat au lait, les gants que je retire
d'un coup de dents avec violence, avec rage, les ongles
que je mastique légèrement, les tics de langage. Tout ce
qui trahit mon absence d'éducation pour un regard exercé
et averti. Je m'en défends mais l'on porte toujours avec
soi, de manière indélébile, le sceau de son éducation, et
il me semble que plus on la refuse, plus elle se venge sur
vous, en ressurgissant au moment le plus inopportun. Nous
brinqueballons tous notre passé, un casier judiciaire qui
se lit sur le visage. Peut-être est-ce la raison pour laquelle
j'ai cette complexion indéformable.
Dans mon sac en plastique, il y avait mon exemplaire
du Petit oiseau blanc, que je destinais au bookcrossing
et qui pouvait justifier à la fois de mon réel intérêt pour
Barrie et de mon identité. J'ai commencé à parler au propriétaire
des lieux, qui me regardait d'un air, d'abord interloqué,
puis franchement amusé. Je lui demandai si je pouvais entrer
dans le jardin. Simplement pour demeurer un instant dans
la mémoire de cet écrivain, de ce frère d'âme, auquel j'ai
décidé de consacrer une part de ma vie. Il a éclaté de rire,
m'a poussée en avant, sans ménagement, et m'a demandé de
le suivre. Notre conversation oscillait du français (qu'il
parlait avec une certaine habilité) à l'anglais, l'un adoptant
la langue de l'autre, délicatesse due à autrui.
Nous étions là.
Tout simplement.
Oui.
C'est ainsi que je me suis retrouvée avec mon mari dans
le salon de James Matthew Barrie, sans pouvoir y croire.
J'ignorais encore qui était en face de moi.
Un Lord et une Lady (qui brodait, royalement installée
dans un canapé, lorsque nous arrivâmes), comme en témoignaient
la qualité de leur accueil et leur parfaite éducation.
Mais je ne l'appris qu'avant de partir, lorsque la dame
me remit sa carte et que je me retrouvai, soudain, démunie.
Je n'avais emporté aucune de mes cartes de visite. Un
comble ! J'en possède une belle quantité. Elles ont été
imprimées à Venise, par le dernier imprimeur de qualité,
Gianni Basso,

et portent le nom de plume que j'ai choisi. Elles sont
d'un raffinement exquis, car il n'y a ni adresse ni numéro
de téléphone. Je suis une citoyenne du monde : j'habite
dans mes rêves. Mais je n'avais rien à offrir en retour.
Le summum du manque d'éducation, ajoutez à cela un anglais
de charretier, et je suis mortifiée. A l'extrême fin de
l'entretien, mon mari se souvint qu'il possédait une de
mes cartes, qui reposait dans son porte-cartes depuis
au moins une décennie. Elle était complètement usée, voire
crasseuse. Que vont-ils penser de moi ?
Ajoutez (encore) à cela que j'ai embrassé un mur (oui,
encore), que j'étais à deux doigts de hurler, que j'ai manifesté
un enthousiasme immodéré pour le jardin de Barrie, que je
me suis extasiée devant leur cheminée quand la dame des
lieux m'a indiqué que l'installation avait été certainement
faite à la demande de Mary A.
Abruptement, j'ai demandé si le fantôme de Barrie leur
rendait visite. Sans ciller ni rire, Lord K. m'apprit qu'il
venait une ou deux fois par an, toujours le samedi et après
neuf heures du soir.
Mais le propriétaire était confondant de gentillesse
et ne manifesta aucune surprise de mauvais aloi face à mon
comportement inapproprié - je demandai permission de les
prendre en photo devant cette cheminée, ce qu'ils acceptèrent.
Puis, il m'apprit qui il était, sans anticiper le cri qui
succéda (le mien).
J'estime être la gardienne de leur tranquillité, donc
je ne parlerai pas davantage d'eux ni de leur maison, pas
plus que je ne joindrai leur photo dans ce JIACO. Je puis
seulement préciser qu'il est le demi-frère du fils de l'explorateur
Scott. Sa mère avait épousé le fameux explorateur Sir
Robert Falcon Scott, avant de devenir veuve et d'épouser
ensuite son père. Elle était une amie intime de Barrie et
Sir R. F. Scott était une personne très proche de Barrie.
Je connaissais, bien entendu, Sir R. F. Scott, mais seulement
par les livres. Imaginez ma stupéfaction. Que diriez-vous
si, d'un coup, un personnage de romans et de biographies
se détachait du papier et sautait à pieds joints devant
vous ?
En serrant les mains de Lord K., je tenais le maillon
d'une petite chaîne au bout de laquelle se trouvait Barrie.
C'est à ce moment précis que j'ai décidé de m'enfuir, n'étant
plus en mesure de retenir mes larmes.
Je suis consciente que je puis me donner dans une lumière
de grandiloquence, mais je n'ai rien à cacher ni rôle à
jouer : je suis de cette eau.
Et c'est ainsi que
mes gants couleur guimauve sont restés dans la maison de
Barrie et que j'ai vécu ma terrible aventure.
Je n'ai pas osé retourner les chercher. Pour deux raisons
: je suis timide (je le répète) et je ne pouvais envisager
de briser le souvenir magique de ma venue en ce lieu et
surtout l'idée que Jamie avait escamoté mes gants me plut
tellement que nous en restâmes là. Croyez ce que vous
voulez, mais personne ne retrouvera ces gants, j'en suis
persuadée. J'ai
demandé l'aide de Sherlock Holmes, qui est tout de
même très
lié à Barrie, et il m'a affirmé que Jamie était d'un
naturel taquin, ce que je savais déjà... Je n'ai pas davantage
oublié son amour pour les manchons
des femmes, dévorante et insoutenable
passion qui s'exprime dans plusieurs de ses oeuvres.
"Mais, si un tel costume n’est pas convenable, je jure
qu’il y avait au moins des petites plumes bleues dans
son bonnet trop coquet et qu’elle portait un manchon assorti.
Aucune partie de la femme n’est plus dangereuse que son
manchon. Comme les manchons ne sont pas portés au début
de l’automne - y compris par les malades -, je compris,
en un éclair, qu’elle avait mis toutes ces jolies choses
pour m’amadouer."
Le petit oiseau blanc
"Elle portait un manchon en fourrure et, à certains instants,
elle l’élevait jusqu’à son visage comme si elle ne pouvait
rien penser de mieux à son sujet qu’à un flacon de parfum,
ou bien elle regardait par-dessus ce manchon, comme un
oiseau installé dans un nid, au creux d'un tronc d'arbre.
"
Adieu Miss Julie Logan
Les gants guimauve seraient-ils à la fille du XXIe siècle
ce que le manchon était à la femme du XIXe siècle ? Tout
m'incline à le croire et je suis flattée que Barrie ait
eu cette attention coquine à l'égard de ma petite personne.
Le pire est que je n'ai aucun souvenir de les avoir
ôtés. J'ai enlevé un instant mon gant gauche pour serrer
la main de mes hôtes, mais je l'ai remis aussitôt cette
politesse rendue et je n'ai en
aucun cas délesté ma main droite de son
gant.
Il ne me restait plus qu'à me contenter de leurs jumeaux,
noirs et patinés.
Si vous désirez obtenir une copie de mes gants magiques,
rendez-vous
ici. Quant à moi, je devrais attendre mon prochain
séjour à Venise
pour que M. mon mari m'en offre une nouvelle paire.
***********
23 Kensington Park Gardens :
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